Qu’est-ce qu’on fout ici?

Qu’est-ce qu’on fout ici?

Il est 3h00 du matin, le silence total, une nuit comme d’autres…  Soudain dans les haut-parleurs l’alarme nous tire du lit et le message s’ensuit : Attention! Attention! Autopompes 202, 201, 204 répondez au 1034 chemin Gagnon pour un feu de bâtiment (adresse modifiée évidemment!).  Ce sera un appel fondé…  Ça se sent : l’heure de l’appel, le ton du répartiteur, le feeling…  On ajoute sur l’attribution l’échelle 402, l’unité de soutien 1001, et l’officier commandant 120.

La première autopompe sur les lieux confirme mon feeling : présence de fumées et de flammes…  Ok je l’avoue, les battements cardiaques augmentent, même après toutes ces années…  Un autre ballet débute…  Je suis l’officier commandant dépêché sur les lieux pour gérer l’intervention.  Je serai secondé de deux autres officiers de direction.  J’arrive environ 2 minutes après la deuxième autopompe.  Le personnel a déjà débuté les opérations.  Les gars savent quoi faire…  C’est notre job après tout, éteindre les feux…

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Un bâtiment commercial dont la fumée s’échappe par une vitrine brisée.  Aucun sauvetage, aucune évacuation… Il est 3h00 du matin, les commerces sont fermés.  On fait une tournée du bâtiment pour relever la situation, la forme du bâtiment, les risques, les issues, les moyens d’accéder au bâtiment, et toutes les informations nécessaires pour gérer l’incendie de façon sécuritaire et efficace.

Après le transfert d’informations du premier lieutenant arrivé, je prends officiellement le poste de commandement.  Je donne mes consignes, une équipe est déjà à l’attaque avec une lance à l’intérieur.  J’en assigne une deuxième équipe pour doubler le jet à l’entrée du bâtiment et puis à la fermeture de l’entrée d’alimentation de gaz naturel du bâtiment pour éviter qu’un bris et une fuite n’alimente le feu ou pire, provoque une explosion.  Prochaine unité assignée à la jonction arrière du commerce en feu car il est adjacent à un restaurant.  J’ai besoin de savoir si le feu est contenu ou s’il se propage au restaurant.  On donne le code 10-09 (tous les intervenants sont engagés et il y a un risque d’aggravation de la situation).  Nous demandons une 4e autopompe et un 2e camion-échelle.  À leur arrivée je les envoie tenter de trouver l’entrée électrique du bâtiment car il y a un risque de chocs électriques pour mes intervenants à l’intérieur, les gaines isolantes des câbles électriques étant fondues.   En effet, de l’eau sur des câbles électriques endommagés et sous tension, ce n’est pas très bon pour la santé!  J’ai besoin d’autres personnel, le feu se propage au toit, une 5e autopompe est demandée sur les lieux.

Image: FDNY firefighters work to cut through the roof of a building, while fighting a major fire in the Brooklyn borough of New York

L’officier du 204 au toit m’avise : une énorme fente se voit dans la glace et la neige qui recouvre le toit. Il lance le message à tous les intervenants, le toit est affaibli et commence probablement à s’affaisser.  Son observation est juste, l’acier nu de la structure du toit ne résiste pas à la chaleur…  On s’assure que l’équipe à l’intérieur soit au courant et on établit un périmètre d’accès interdit.

Comme je disais, un autre ballet s’exécute cette nuit…  Les officiers acceptent mes commandes  que je base sur les informations et suggestions qu’ils me donnent.  Les pompiers exécutent les tâches que les lieutenants leur donnent.  Au début dans une fumée à n’y rien voir, dans un bâtiment dont on ne connaît ni le cloisonnement ni ce qui se trouve à l’intérieur, ils entreront, éteindront les flammes, feront les ouvertures nécessaires…

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Des débris, du gypse et autres matériaux leur tomberont sur la tête, des conduits de ventilation s’affaisseront, des câbles électriques deviendront des pièges à pompier, la structure d’acier du toit affaiblie par la chaleur commencera elle aussi à s’affaisser…  Puis la fumée passe du noir au gris foncé puis au blanc…  De la vapeur…  En apparence, le feu est en voie d’être éteint dans le commerce…

Mais non, il n’a pas fini, il s’est infiltré dans le toit et dans les murs parapets.  On devra aller ‘’botter’’ en haut, sur un toit tout croche, affaibli par le feu, après avoir évalué la capacité d’y travailler pour diminuer les risques.  Je regarde mes hommes et une de mes girls travailler.  Tous sales, tous mouillés, en train de couper et d’en arracher pour défaire les structures pour finir d’éteindre ce feu.  Ça fait déjà 6h qu’on est en place.  On a regardé le jour se lever, il fait maintenant clair.  Au moins on voit mieux ce qu’on fait.  Et je les regarde encore avec les scies mécaniques, les haches, les barres d’acier, les projectiles volent dans tous les sens, le vent se lève et projette les débris dans les airs…  Et soudain j’ai un flash: «Qu’est-ce qu’on fout ici? »  Il n’y a personne à sauver, personne à évacuer…  Les pompiers sont là pour sauver les vies non?  Cette nuit, nous n’aurons sauvé la vie de personne…  Au mieux on aura éteint un feu d’origine suspecte que les assurances rembourseront… Ou pas… Mais nous n’aurons sauvé la vie de personne… Le bâtiment devra être reconstruit.  Même s’il est toujours debout quand on le regarde de la rue, l’ensemble de la structure devra être reconstruite.  La question me revient : «Qu’est-ce qu’on fout ici?» À risquer de recevoir n’importe quoi sur la tête, risquer des blessures et des brûlures?  Il n’y a personne à sauver…  En y pensant bien au fond, on sauve de l’argent aux compagnies d’assurances qui auront peut-être à débourser pour les incendies…  Pour peu que la personne ne soit assurée…

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Sur cet appel, comme sur bien d’autres, nous avons pris des risques.  Calculés certes, mais ils ont été pris quand même…  Pour du cash…  Pour que ça coûte moins cher aux compagnies d’assurances…  On se fait des brûlures, des fractures, des écorchures, des ecchymoses, des étirements musculaires, des projections dans les yeux (malgré nos visières), pour que des compagnies d’assurances MULTIMILLIARDAIRES déboursent moins d’argent donc ajoutent à leurs MULTIMILLARDS de profits!  «Qu’est-ce qu’on fout ici? »… Nous aurons hypothéqué notre qualité de vie avec certaines blessures ou simplement endolorie cette dernière, nous aurons écourté notre espérance de vie (des études ont démontré l’augmentation des risques de développement de plusieurs types de cancer chez les pompiers), pour le CASH des compagnies d’assurances?  Ça n’a pas de bon sens!  Je le répète, « Qu’est-ce qu’on fout ici??! »

Puis on regarde plus large…  Le restaurant annexé au bâtiment en feu est presque intact, un peu d’eau en provenance du toit qui n’aura même pas touché le tapis car les pompiers auront pris la peine de mettre une bâche de protection pour récupérer l’eau.  Un peu de fumée et de poussière c’est tout.  Une journée de nettoyage tout au plus.  Un restaurateur encore en affaires, des cuisiniers et des serveuses qui nourrissent encore leur famille car ils ont encore un job…  (En effet, parce qu’après des semaines ou des mois de reconstruction, il n’y a pas toujours de job qui reste…)  Bon ok, ça commence à faire du sens…  On avait peut-être d’affaire ici finalement…  Et les assurances elles?  Ben oui elles bénéficient de notre travail…  Elles débourseront moins d’argent en dommages et pertes…  Les compagnies d’assurances multimilliardaires vont s’arranger pour continuer à faire des milliards…  Mais finalement, qui bénéficie vraiment?  Ce que nous n’aurons pas sauvé et que la compagnie devra rembourser, elle va refiler la facture aux assurés payeurs… Alors qui aura sa qualité de vie diminuée?  Le citoyen payeur…  Alors cette nuit, nous n’avons pas sauvé de vie…  Mais on a contribué a ce que cette vie soit moins pénible pour certain… De savoir que les efforts que nous déployons, les risques que nous prenons, les blessures que nous nous faisons bénéficient aux citoyens fait pas mal plus de sens que de penser qu’on est des sauveurs d’argent pour les riches…